Ce qui me choque le plus dans le travail que je fais (outre le fait que j’ai du mal à croire en son utilité) c'est le fait d'assister impuissant à la création d'une bouse.
On voit très bien comment on va passer d'un objectif noble (former des gens à utiliser un nouveau logiciel) à un fiasco ("pourquoi on suit cette formation déjà ?"). Et ce n'est pas forcément la faute de supports de formation mal conçus...
Retour vers le passé
Une formation e-learning, surtout quand on parle de rapid-learning, c’est déjà assez moche à la base : des personnages statiques dans des décors plan-plan et les dialogues qui défilent en dessous dans des bulles, on se croirait devant les manuels scolaires de notre enfance...
A l’époque où le monde se limitait à ces manuels, on était plutôt content de mettre la main sur une BD : les dessins avaient du caractère et l’histoire était drôle, fascinante, mystérieuse etc.
Tout comme dans 99 Francs où l’on nous montre comment les publicités débiles sont souvent à attribuer aux clients et non aux agences de pubs et à leurs créatifs, ici aussi c’est encore le triomphe du plat, du neutre, du standardisé, du médiocre.
De l’humour
Mes quelques tentatives pour insérer de l’humour et un côté décalé dans les scénarios ont été balayées comme un fétu de paille par le processus de validation auprès du client. Non que ça me traumatise : je ne l’avais fait que pour deux raisons :
1 – je me disais que peut-être que si j’essayais d’être créatif, je m’endormirai moins devant mon écran.
2 – par pitié pour les pauvres gens qui vont être obligés de suivre cette formation.
C’est comme si le directeur lui-même faisait tout pour rendre la formation plus chiante pour ces employés. Le pire c’est qu’il ne le fait que pour être sûr que personne ne puisse être choqué ou dérangé par une éventuelle blague. Et c’est ainsi que triomphent les idiots et les susceptibles, les allergiques à l’humour.
Du mode
Au-délà (en deçà serait plus adéquat) même de l’humour (de l’impossibilité de s’en servir), il y a le ton que l’on utilise : évidemment, que du politiquement correct et du bien consensuel : rien ne doit dépasser. Mais ils vont même plus loin : pas de verbes à l’impératif, pas de tutoiement, pas de « je peux » ou « je sais » comme si l’on pouvait se mettre à la place de l’étudiant.
Vous imaginez ça ? Pas d’impératif. Essayez d’apprendre quelque chose à quelqu’un sans utiliser l’impératif... ça va pas être facile : cliquez ici, sélectionnez ça, êtes-vous sûr, avez-vous bien compris, etc.
Cette interdiction est encore plus stupide si l’on garde à l’esprit que l’alternative est l’infinitif.
L’infinitif, forme neutre s’il en est, vient donc résoudre le problème de la pire des manières en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas : cliquer ici, sélectionner ça, etc. Ca sonne pareil mais c’est neutre : en tant qu’apprenant je comprends : « ce truc ne s’adresse pas à moi, ne me parle pas, putain qu’est-ce que je fous là ? »
Dans le processus d’apprentissage, les implications de ces décisions vont loin. Elles sont la raison directe qui fait que cette formation est chiante à mourir. Déjà que la formation à distance enlève une bonne partie de la composante humaine qui rend le processus d’apprentissage vivant ou concret, avec cette impersonnalisation, on arrive au summum.
Plus c’est court....
Les clients pensent souvent : « plus la formation est concise, mieux ça vaut ». Ben oui, c’est évident, moins d’informations, moins de choses à retenir. Sauf que ce n’est pas une question de quantité d’information mais une question de concentration (de dilution !) du contenu.
Si le contenu est trop dense, l’effort cognitif exigé pour se l’approprier est trop élevé et décourage la plupart des gens. S’il est joliment saupoudrer, il est beaucoup plus digeste. C’est exactement que de penser : pourquoi manger un poulet, une salade et un fruit quand je peux manger une gélule qui contiendrait les mêmes qualités nutritives... ?
Il faut également dire un mot de la raison qui motive tout ça : une formation de cette ampleur doit être validée par tous les partenaires. Dans certains milieux, essayer de former des gens à de nouvelles pratiques soulève une résistance considérable, le plus souvent de la part des syndicats : le syndicalisme dans tout ce qu’il a de plus détestable : la résistance au changement.
De la standardisation
On est 9 à travailler sur ce projet. Autant dire qu’il est légitime qu’il y ait de légères différences entre les productions de chacun à l’arrivée. Et cette fois-ci le deuxième ennemi de la différence vient de l’intérieur. La direction tient absolument que le produit soit bien poli, bien cohérent et exige ainsi que l’on gomme toutes les aspérités. Tout doit être exactement comme si c’était une machine qui l’avait produit.
Les gens aiment les artistes. Ils sont prêts à payer des dizaines d’euros pour voir des gens originaux et différents. Mais pas dans le cadre du travail : ç c’est bon pour les loisirs ! Au boulot, c’est taylorisme et production de masse standardisée : chaque virgule à sa place et les moutons seront bien gardés.
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